Du soin dans l’Art Contemporain : La création peut-elle soigner ?

Du soin dans l’Art Contemporain :
la création peut-elle soigner ?

L’artiste est un malade qui essaie de se soigner en créant, mais plus il se soigne, plus il est malade. Et plus il est malade, plus il est content, vu qu’il n’a aucune envie de guérir.

P. Geluck

Aujourd’hui, la notion de soin par la création s’est démocratisée dans nos sociétés sous le nom d’art-thérapie. Elle est devenue une véritable discipline professionnelle très utilisée dans l’accompagnement psychothérapique et psychiatrique. Apparu dans les années 1980 en France, elle s’est très rapidement diffusée et occupe de plus en plus les esprits. Nous pouvons voir fleurir de nombreuses recherches scientifiques et universitaires qui l’aborde à travers différents prismes et dans lesquelles nous retrouvons, souvent liés à ce domaine, des artistes connus pour leurs folies comme Camille Claudel ou encore Van Gogh.

La création artistique, dans un contexte d’art-thérapie, tout comme les rêves, prend des allures de vérité. On ne peut mentir sur les origines de ces deux éléments et ils semblent dépendre de l’inconscient. L’acte de création ne peut pas mentir sur les plans psychologiques et les fragilités des individus. « Dessine moi quelque chose, je te dirai qui tu es » : on pourrait utiliser cette expression pour illustrer l’essence même de l’association entre psychologie et art.

L’art-thérapie est devenue un domaine à part entière qui fait débat quant à sa définition et son utilisation. Mais, quoi qu’il en soit, il s’avère intéressant d’aborder la création comme médium de guérison et de purgatoire.

Qu’est-ce que l’Art-thérapie ?

L’art-thérapie est une méthode thérapeutique qui se base sur la création artistique comme biais d’expression. Si l’on doit nommer un précurseur de l’art-thérapie, nous pouvons parler du Marquis de Sade, qui sur la fin de sa vie, a organisé des représentations théâtrales à la maison de santé de Charenton et qui, à travers cette forme artistique, divertissait et utilisait le processus de catharsis dans un espace clinique. Un parallèle avec une figure ancienne qui dévoile que ce procédé existe depuis plusieurs siècles. On le retrouve même dès l’antiquité dans le théâtre grec et romain qui servait de purgatoire pour les passions du public. C’est l’apparition de la catharsis qui valorise un état de réception particulier, presque inconscient. Pourtant, la profession et son développement sont récentes. L’objectif est d’accompagner et de donner l’opportunité de créer à un individu en particulier, dans l’objectif de se soigner. Plusieurs sortes d’arts-thérapies pratiquées aujourd’hui sont possibles. On peut les répartir dans quatre différents domaines. D’abord, il y a ce que l’on nomme la dramathérapie, qui utilise spécifiquement le théâtre. On peut aussi trouver la danse-thérapie ou la musicothérapie. Enfin, il existe une forme d’art-thérapie qui utilise le dessin ou la création d’objet d’art. C’est cette forme particulière que je souhaite aborder spécifiquement avec vous, dans cet article.

« Pour dessiner, il faut être trois »

C’est autour d’une règle de trois que s’articule la guérison par l’art visuel. Elle comprend d’abord le thérapeute qui peut être artiste ou historien de l’art. Ce dernier dispose d’une formation et d’un diplôme reconnu par l’Etat Français en plus de sa formation initiale. Ensuite, il y a naturellement le patient, qui s’exprime dans toute sa singularité et avec un profil psychologique unique. Enfin, le troisième élément, qui permet au thérapeute et au patient d’entrer en contact, est l’objet créatif, le support artistique. Cette relation s’exprime dans une forme triangulaire. Les échanges ne sont pas basés sur des analyses de la construction psychologique du patient, mais se basent simplement sur des échanges autour de l’objet, de l’acte créatif afin de donner au patient une relance sur la réflexion plastique de son travail.

Pour illustrer cela, le témoignage de Martine Colignon, est intéressant. Artiste plasticienne et art-thérapeute, elle supervise l’INECAT, l’institut national d’expression, de création d’art et de thérapie. Elle anime également des ateliers d’art-thérapie à l’Hôpital Saint-Anne à Paris. Dans une interview, elle explique que les objectifs des ateliers qu’elle dirige et organise, c’est avant tout de remettre le sujet en activité, de lui permettre d’assouplir ses mécanismes de défense et de dissiper ses angoisses. Elle donne l’exemple d’une patiente qui souhaitait dessiner un tigre. Cette dernière ne parvenait pas à représenter clairement l’animal, l’angoisse et la frustration se faisant alors ressentir dans son comportement. La thérapeute lui a proposé de représenter l’élément qui, à ses yeux, symbolisait le plus l’animal. La patiente s’est alors mis à travailler autour des tigrures. Martine Colignon encourage ainsi ses patients à abandonner le figuratif pour ne garder que des traces abstraites qui ont pour effet de satisfaire et d’apaiser l’angoisse, en arrivant à visualiser un chemin alternatif vers un objectif initial auparavant inaccessible. C’est un réel accompagnement qui permet la gestion de la frustration.

En revanche, l’enseignement artistique théorique n’est pas forcément abordé au cours d’un atelier. Il s’agît simplement de faire le lien entre l’art, le soin, l’individualité et de valoriser ces associations.

Critique et débat autour de la notion d’art-thérapie

Un débat entre la notion d’art-thérapie et de médiation artistique demeure encore aujourd’hui. On peut en effet trouver des ateliers de création dans les institutions artistiques par exemple, souvent destinés aux enfants. Alors, quelle différence ? Les deux éléments semblent se distinguer. Le suivi du groupe et des individus n’est pas le même. Les soins par la création s’organisent souvent en groupe dans des centres cliniques tout comme les ateliers dans les musées d’art.

La première différence, c’est par exemple la durée et la fréquence des ateliers. Ils sont évidemment beaucoup plus importants dans l’art-thérapie. Ensuite, la place que prend la production finale est aussi différente. L’art-thérapie permet souvent la création d’une exposition collective accompagnée par le thérapeute. De plus, à la différence de la médiation artistique, l’art-thérapie ne se sert pas du groupe pour avancer sur chaque individu. Celui-ci permet simplement de créer une enveloppe rassurante et l’accent est mis sur le sujet individuel. Les ateliers dans un contexte clinique restent silencieux et ne sont pas récréatifs ou ludiques, à la différence des ateliers de médiations qui ont pour objectif premier, de comprendre un concept, une démarche artistique définie. Comment se croisent ces processus créatifs et ces processus psychiques ? En quoi cela redynamise, réanime, rend vivable à la fois un lieu intime, un dedans et un dehors, et dégage de nouvelles modalités d’échange avec l’extérieur ? Toutes ces questions-là se posent en art-thérapie mais pas lors d’un atelier de médiation culturelle.

La création, un exutoire pour l’artiste

Une autre dimension du soin abordée est dans l’Art Contemporain. On peut observer que la démarche artistique de certains artistes est intimement liée à la notion de guérison d’un trouble psychologique ou psychiatrique. Les grands créateurs et les génies de l’art montrent souvent des troubles bipolaires par exemple, ou une construction psychologique fragile. Le lien entre l’art et la folie est très souvent fait. André Breton décrit la création artistique comme une libération pour l’artiste. Guérir par l’art, c’est à la fois se soigner et donner l’occasion de soigner la société. Le mal-être de l’artiste devient alors sa source principale de création. Sans l’intervention d’un thérapeute, ce dernier part à l’exploration de chemins personnels dans le but de trouver une forme d’apaisement et de réconfort, une forme de thérapie, de catharsis dans tout ou partie de son travail. Pour appuyer mon propos, je vous propose de partir à la découverte de deux artistes qui utilisent ce procédé.

D’abord, nous pouvons parler de l’artiste japonaise Yayoi Kusama. L’acte créatif représente pour elle la seule manière de se maintenir en vie et constitue un acte primitif. Elle travaille dans plusieurs domaines : peinture, sculpture, installation et cinéma. Le fond de ses œuvres reste toujours le même : elle travaille autour du pois et de sa multitude. C’est pour elle un moyen d’explorer l’infini. Dans les années 1970, Kusama, après avoir découvert l’univers artistique newyorkais, retourne au Japon. Elle est internée en Hôpital Psychiatrique dès son retour, mais continue de créer dans son atelier. L’obsession du pois est toujours présente, Yayoi Kusama ne trouve refuge que dans l’élaboration d’œuvre à pois.

Nous pouvons également parler de l’artiste Cy Twombly. Edwin Parker Twombly, est un peintre Américain, dessinateur, photographe et sculpteur. Sa carrière artistique démarre dans les années 1950. Sa formation suit les canons de l’époque, à travers notamment le mouvement de abstrait expressionniste. Son travail présente des influences psychanalytiques et primitives. Il joue avec l’écriture et les signes de la peinture. Son intérêt pour l’histoire s’inscrit également dans l’actualité. Pour exemple, en 1963, Cy Twombly prépare une exposition composée de neuf toiles sur l’assassinat de Kennedy. Ses œuvres reflétaient alors neuf états psychologiques d’un empereur romain qui faisait régner la terreur par le meurtre et le sang. Dans cette série de créations, l’artiste retranscrit des moments violents de l’histoire antique avec une palette dominée par le rouge sang. Traumatisé par l’assassinat de Kennedy, l’artiste utilise l’art comme moyen d’exprimer son angoisse et son choc face à ce décès brutal.

Ses séries sont souvent numérotées, afin de conduire le récit relaté dans ses toiles et d’illustrer peut être un avancement sur le chemin de la guérison. Dans les années 1962 et 1963, Twombly est dans la période la plus sombre de son art.

L’art et sa dimension de soin sont toujours d’actualité. Leur lien s’est transformé et a pris un caractère officiel avec la venue et le développement de l’art-thérapie. C’est un thème que je trouve particulièrement intéressant dans notre société actuelle. La dimension de catharsis et d’expression de soi peut aussi être retrouvée dans la création d’artistes très célèbres. En somme, l’acte de création artistique permet deux choses : d’une part, l’expression et le soin par le transfert émotionnel dans l’objet final ; d’autre part, pénétrer dans la tête d’un artiste disposant par exemple de troubles psychiatriques et de comprendre ses angoisses à travers sa vision du monde. Le biais artistique représente un outil intéressant et essentiel de diagnostic, d’approche pour la psychiatrie et la psychothérapie qui se révèle nécessaire dans le soin de certains traumatismes psychologiques. Je dirai même que certaines œuvres peuvent être réellement considérées comme des fenêtres sur l’esprit de ces derniers, permettant de mieux les cerner.


Bibliographie & Sitographie

[Article] AL-HUSSEINI Leila, Art-Thérapie et psychosomatique relationnelle, Centre international de psychosomatique, 2014
[Article] CADY Sylvie, Dessin, écriture et allergie, Centre international de psychosomatique, 2014
[Entretien écrit] COLIGNON Martine, LESAIN-DELABARRE Jean-Marc, Art-Thérapie, Médiations artistiques : Quelles différences pour quels enjeux ?, I.N.S.H.E.A, La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, 2015
[Livre électronique] KLEIN Jean-Pierre, L’art-thérapie : d’où elle vient et ce qu’elle n’est pas, Presses Universitaires de France, Que sais-je ?, 2014
[Livre électronique] LECOURT Édith, L’art thérapeute, un soignant pas comme les autres, L’Autre, 2010

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