Peindre Le Chaos : Entretien avec Kim Jakobsson.

Peindre Le Chaos :

Entretien avec Kim Jakobsson

Kim Jakobsson est un artiste contemporain suédois. Portraitiste bien spécifique, ses peintures appartiennent au genre de l’art sombre. Avec son style si particulier, il nous transporte dans les abysses de l’humanité, dans la noirceur et l’égoïsme de l’Homme. Fascinée par son travail, j’ai voulu en savoir plus sur cet artiste. Je vous partage aujourd’hui la retranscription de notre échange par mail, pour vous amenez vous aussi, à la découverte de cet artiste.

Certaines de vos œuvres sont choquantes et apparaissent même comme repoussantes, pourtant, nous sommes incapables d’en détourner les yeux. Les êtres humains sont fascinés par la laideur, ils la rejettent, mais restent fascinés par cette dernière. Qu’en pensez-vous ?

C’est une certitude. Je pense que nous rejetons tout ce que nous ne considérons pas comme « normal ». La plupart des gens veulent désespérément s’intégrer dans un groupe, faire partie d’un ensemble. Vivre, s’habiller et agir comme les autres, le but étant de se fondre dans la masse. Mais je pense que, quand on nous présente quelque chose de « laid », nous sommes, en effet, attirés, cela représente une sorte d’évasion, une solution facile si vous voulez. Cela nous apporte une pensée réconfortante qui nous prouve que nous ne devons pas toujours être attirés par ce « normal » et ce « beau ».
Je pense que la plupart des artistes ressentent le besoin d’aller à contre-courant. Si tout le monde faisait la même chose encore et encore, la recherche artistique ne progresserait pas. Un art de qualité est choquant, parfois repoussant. Pour moi, si une œuvre d’art ne me choque pas, ce n’est tout simplement pas une œuvre efficace. Nous n’avons pas besoin que les gens fassent la même chose de manière répétitive sans jamais risquer le
changement… Ou alors ce serait peut-être ça la définition de la folie.

Et la peinture pour vous, est-elle comme une forme de catharsis ? Exprimer votre douleur, c’est comme les piéger dans une toile ?

Oui, d’une certaine manière. Mais la plupart du temps, mon art est une libération face à toutes les limites auxquelles je suis confronté dans ma vie quotidienne. Je suis une personne très stricte, rigide en fait. J’ai la même routine tous les jours. Réveil à la même heure, le même petit déjeuner tous les jours, le même repas midi et soir : tout ce que je fais s’inscrit dans une
routine. Je suis aussi obsédé par le nettoyage – je nettoie mon appartement deux fois par jour par exemple. Donc tout ceci est ma prison ! Je n’arrive pas à sortir de ce schéma. Et croyez-moi, j’ai essayé pendant des décennies. Les seuls moments où je m’échappe, c’est devant une toile. Je me laisse aller et embrasse le chaos dans lequel je me retrouve couvert de peinture à l’huile de la tête aux pieds. Je libère, pas la douleur – mais mes émotions étroitement enfermées qui maintiennent tout en ordre. Sur ma toile, ce n’est pas de l’ordre, c’est le chaos… Même s’il peut y avoir une méthode au chaos parfois.

L’horreur et la solitude qui émanent de vos oeuvres représentent un langage universel. On y trouve beaucoup de références, il y a une forme de conscience historique collective : comme les guerres par exemple. D’ailleurs, votre travail me rappelle beaucoup les gueules cassées de la Première Guerre mondiale. Ces événements sont des inspirations pour vous ?

Oui, c’est une inspiration dans une certaine mesure. Je suis attiré par l’imagerie brutale en général. Et la guerre est évidemment brutale par nature. J’ai lu beaucoup de choses sur l’histoire et la guerre il y a quelques années, mais uniquement pour m’instruire – pas nécessairement pour m’inspirer dans mon art. C’est un intérêt certain, mais cela va au-delà de ça.

L’évolution de vos œuvres est extrêmement intéressante. D’abord, parce que votre technique et votre recherche picturale semblent évoluer rapidement. Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur Pandemonium ?

Cette œuvre semble montrer l’apogée de nombreux portraits où la couleur rouge et sanglante ronge progressivement les visages et les corps.
J’ai toujours su que je voulais peindre des portraits au début. Mais je n’avais pas l’impression que mon style était aussi intéressant. Tout a commencé avec une image que j’avais trouvée sur un site Web, disons, dérangeante. C’était l’image d’un homme mort dans un accident de voiture. J’ai été choqué et repoussé. Cela m’a secoué au plus profond de mon être. L’image
tournait en boucle dans ma tête. Je suppose que j’ai découvert que ce qui me mettait mal à l’aise, était le fait que le visage de cette personne était devenu… Autre chose. Ce n’était plus un homme. L’homme s’était transformé. C’était juste un désordre de matière rouge. Et je savais que
je devais utiliser ça dans mon travail d’une manière ou d’une autre. J’ai continué à essayer d’imiter cet effet de sang dans mes portraits. Même si cela me dérangeait. Pandémonium n’est pas un portrait. Cela pourrait en être un pour certains, je suppose. Il est inspiré de l’Enfer de Dante et des neuf cercles de l’enfer. Et vous avez raison de dire que c’est une sorte d’apogée de mon travail. La plupart de mes portraits ont cet effet violent et sanglant dans une certaine mesure. Et avec Pandemonium, j’ai voulu faire de la nature violente la partie principale de la pièce. Pas d’oeil ni de traits visibles, juste du chaos brut sur un morceau de bois. C’est plus une sculpture qu’une peinture en toute honnêteté.

Et comment travaillez-vous la texture ?

J’ai l’habitude de peindre numériquement pendant quelques années avant de passer à la peinture à l’huile. Je respecte le support numérique et ce qu’il peut faire – en même temps, je le méprise. Ce que je déteste le plus dans l’art numérique, c’est qu’il est plat. Il n’y a pas de surface. Pendant longtemps, j’ai essayé d’imiter une sorte de texture sur mon travail numérique. Mais je n’ai jamais vraiment réussi. Donc, quand j’ai commencé avec la peinture à
l’huile, je savais que je devais faire de la texture une matière. J’ai étudié certains maîtres, Van Gogh en particulier et la façon dont il a utilisé la méthode de l’empâtement pour la peinture.

Votre travail est assez surréaliste, voire abstrait. Je trouve également que certaines de vos œuvres font écho à une forme de cubisme. Certaines me rappellent les portraits de Francis Bacon d’ailleurs !

Je suis d’accord, mon travail est surréaliste et abstrait d’une certaine manière. Je peins généralement des portraits, même s’ils sont déformés. Mais il est important d’en rendre certaines parties abstraites. Un portrait réaliste est tout simplement ennuyeux, même si vous pouvez admirer les compétences et le travail mis en œuvre. Mais c’est dans l’abstraction que votre esprit commence à errer et à interpréter les choses par lui-même. C’est la partie la plus intéressante pour moi. Et oui, Francis Bacon est réellement une inspiration dans mes créations.

Vous avez un univers plutôt sombre, les sujets que vous représentez sont humains. L’homme vous fascine et vous semblez révéler les ombres de chaque sujet représenté. Certaines créations présentent des destructions, mais elles reflètent parfois une forme d’espoir. L’Humain est forcément mauvais ?

Vous savez, plus je vieillis, plus je ressens des choses pour les êtres humains. Nous détruisons activement notre planète et menons des guerres inutiles pour des raisons stupides. Bien sûr, il y a du bien dans ce monde, mais les gens sont égoïstes et le changement ne se fait jamais facilement. La plupart du temps, je n’ai pas l’impression de faire partie de la société et de ce que l’on attend de moi. Tout cela semble si stupide dans le grand schéma des choses. Je pense que mon travail a une sorte de qualité apocalyptique. Du moins, j’espère que c’est le cas. Et si les gens peuvent lire l’espoir dans cette équation, c’est à eux de décider.

Votre travail nous enveloppe d’une profonde solitude. Mais le mouvement donné à certaines réalisations a un effet sonore presque strident. Travaillez-vous avec la musique ?

Oui ! J’écoute constamment de la musique quand je peins. Cela m’aide à trouver le bon état d’esprit. Parfois, j’aime suivre la musique avec mes coups de pinceau. Surtout quand je peins de l’abstrait. Je pense que la musique est la plus haute forme d’art. Elle est universelle dans sa nature, et rien ne peut vraiment se comparer. La musique fait tellement partie de ma vie, et si je n’étais pas peintre, je voudrais vraiment être musicien.

On va finir en beauté : quels artistes vous inspirent, toutes catégories confondues ?

Oh Boy.
J’ai tendance à m’inspirer de tout. Principalement du cinéma, je suppose. David Lynch, David Cronenberg, Panos Cosmatos et Robert Eggers sont des cinéastes contemporains qui inspirent grandement mon travail. En ce moment, je lis l’Enfer de Dante, et j’essaie de mettre les mots écrits en images. Plus facile à dire qu’à faire… Et puis il y a ce livre intitulé House of Leaves. C’est autre chose. C’est un livre où le bouquin lui-même fait partie de l’expérience. En tant que lecteur, vous devez retourner le livre, plier les pages, traduire certains textes et faire des énigmes pour faire avancer l’histoire. Cela semble probablement un peu ringard quand je le décris comme ça. Mais cela vous captive totalement et vous donne l’impression de tenir un objet inconnu entre vos mains. En ce qui concerne les peintres, ma principale source d’inspiration est certainement Nicola Samori et Francis Bacon. Ken Currie est aussi un peintre que j’admire beaucoup. Un peintre écossais qui mérite bien plus de reconnaissance. Son travail est la définition même de l’effrayant.

Entrer en contact avec des artistes est d’une facilité déconcertante aujourd’hui. Avec les nouveaux moyens de communication, obtenir une interview, quelques renseignements est accessible et simple. En réalité, l’artiste a la possibilité de développer une proximité importante avec son public sur les réseaux. Le partage s’accroit et la reconnaissance devient possible uniquement sur la toile.

Entretien du 11/2020, Traduit de l’anglais.
[Lien] Site internet de l’art

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