Circulation des images sur internet : vecteur de réappropriation culturelle ?

Circulation des images sur internet :

vecteur de réappropriation culturelle ?

Question du jour : plutôt tournée vers la sociologie que l’art contemporain, mais toujours en relation avec les nouveautés de la toile ! Pourquoi les réseaux sociaux induisent des déformations d’identités culturelles ?
Je vous explique. Un matin plutôt pluvieux, je décide, accompagnée d’un café, de faire le tour de mes réseaux sociaux pour y déceler un nouveau super sujet pour vous écrire un article. Et surprise ! Je finis par m’embourber dans un débat sans fin autour d’une illustration postée par un protagoniste quelconque. L’illustration en question ? La voici !

Une femme dénudée, aux allures de Geisha, sensuellement érotisée. Le problème ? Le titre de l’illustration : « Geisha ». Adorant cet univers et connaissant l’essentiel des valeurs portées par le monde des saules et des fleurs, j’ai crié au scandale, vous comprenez ? Une Geisha dénudée… S’il s’agissait d’un cas isolé, je n’en ferais pas un article, vous vous en doutez. En réalité, faire tomber le Kimono de ces jolies dames semble devenir obsessionnel en occident ! Et puis j’ai voulu aller plus loin, je vous explique tout.

Une identité visuelle bien définie

Revenons aux bases. Les attributs de la geishas sont déjà clairement identifié (et ce depuis déjà des siècles et des siècles). Ce qui est frappant, c’est que l’image de ces dernières est la même à travers le temps. Elles nous permettent de définir les éléments qui distingue une Geisha d’une femme japonaise en habit traditionnel.

D’abord, le maquillage est un élément essentiel dans l’apparence d’une Geisha et d’une Maiko (une « apprentie geisha »). Les lèvres sont soigneusement peintes en rouge, le teint blanc et les sourcils, les yeux sont soulignés de noirs. La coiffure est très élaborée mais garde généralement un caractère sobre. Pour les plus jeunes, les maikos, le maquillage et les coiffures sont plus fournis. Plus une geisha s’impose dans la hiérarchie, moins elle porte d’artifice.

Ensuite, le Kimono est la pièce principale de l’apparence physique de ces femmes. Une distinction entre les plus jeunes et les geishas confirmées est visible. Les maikos porte un kimono souvent très coloré, avec des manches relevés et un col blanc. L’obi (le drapé attaché dans le dos) est court. En revanche, pour les Geikos (Geisha confirmée), elles portent un kimono plus sobre, les manches et l’obi étant beaucoup plus longs. Elles portent également un col rouge. L’obi, cette large ceinture en soi, est cependant toujours soigneusement attaché dans le dos de ces femmes.

Souvent, les images nous montrent des femmes en présence d’éventails, d’instruments de musique ou de matériels d’écriture. Effectivement parler de Geisha revient à parler d’artiste à part entière. Ce sont des femmes qui sont gardiennes de traditions ancestrales. Elles pratiquent la danse, maitrise la cérémonie du thé et plusieurs instruments typiques comme le shaminen ou encore le koto. Et concernant les représentations, elles apparaissent souvent dans les mêmes postures : droite, élégante ou sagement assise à genoux. Tout ceci, c’est une réalité. Mais alors comment s’effectue le passage de cette description à notre fameuse illustration ?

Un soupçon de mystère…

Un élément est essentiel : la femme est symbole d’une grande spiritualité dans la culture japonaise. Elle est aussi synonyme de vertu, d’ordre et d’harmonie. Au Xe siècle, le pouvoir des femmes s’estompe dans les cérémonies religieuses. Il reste pourtant les Mikos, les prêtresses japonaises. Elles ont pour rôle de protéger un temple et les habitants d’un village.

Tout comme les Geishas, Les prêtresses pratiquent la danse, portent les valeurs de féminité et de pureté. La dimension mystique du monde des saules et des fleurs prend alors tout son sens. Et vous vous en doutez, c’est ce fameux mystère qui déclenche tous les fantasmes ! On trouve des confusions plus « logiques » avec d’autres éléments culturels japonais, comme par exemple avec des acteurs de théâtre et de Kabuki révèle des similitudes avec l’univers des Geishas. Le théâtre , à une particularité : les rôles féminins sont joués exclusivement par des hommes, usant de masques pour incarner au mieux leurs personnages. Ensuite, le théâtre Kabuki, qui signifie littéralement « l’art du chant et de la danse » met l’accent sur le maquillage et les costumes colorés. Cette forme théâtrale apparait dans les années 1600. Elle est d’abord destiné à des troupes féminines mais fut rapidement interdit autour des années 1960 suite à un scandale. Les femmes n’avaient alors plus le droit de monter sur scène. La danse y est primordiale, elle sert à raconter des histoires, procédé qu’utilisent déjà les Geishas.

Dans ces quatre domaines : celui des Geishas, des Mikos, du théâtre et du Kabuki, la hiérarchie et les traditions sont le fondement même de ces pratiques culturelles. À travers des processus qui relèvent du rituel et de l’art, ils s’attachent à transmettre des contes ancestraux. Ces univers, secrets, souvent inatteignables pour les occidentaux tendent à être confondus et mélangés.

…. Dénudées !?

Pourtant, ces potentielles confusions n’expliquent pas l’apparition d’image de Geishas dénudées. Oui, Le monde des Saules et des Fleurs représente bien un fantasme occidental. D’abord, j’ai découvert que plusieurs photographes occidentaux cherchent à révéler les mystères de cet univers. Les sujets représentés apparaissent de manière délicate, à peine distinguables dans le décor.

En revanche, une image dénudée, souvent portée par une héroïne désobéissante et téméraire demeure. En réalité, l’image des Geishas représente une sorte d’idéal romanesque, une « prêtresse de l’amour » en quelque sorte. Elle est capable de sacrifier ce qu’elle possède de plus cher pour une fin objectivement plus haute. Le film mémoire d’une geisha, réalisé par Rob Marshall, est un film dramatique et romantique. La représentation du monde des Saules et des Fleurs, à travers la caméra, nous émerveille. Un univers secret et interdit qui est un nid parfait pour une romance hollywoodienne.

Pourtant, il alimente les amalgames sur l’univers des Geishas et montre une héroïne érotisée, en opposition avec la réalité. L’image de la Geisha est synonyme d’érotisme et de désir en occident. Concernant la réputation de ces femmes au Japon, elle est particulière et tend à s’aligner sur la vision occidentale, par manque de connaissances ou par simple désintérêt.

L’image des Geishas est utilisée sur différents produits de vente japonais. Souvent à destination touristique. Complètement intégrée à la culture japonaise, l’image des Geishas, au même titre que celle de la fleur de cerisier et du samouraï sont mises en avant comme symboles culturels du Japon.

Aujourd’hui, elles occupent toujours des quartiers à Kyoto ou de Gion. Elles devienne nt de plus en plus minoritaires et de nombreuses pratiques ont disparu. Des confusions entre Geishas et Oirans demeurent dans la diffusion de produits à l’effigie des geishas (image 28). Mais l’image de ces femmes est utilisée à des fins économiques. Cette diffusion permet de lever le voile sur les nombreux mystères qui entourent l’univers des Geishas, en apportant une meilleure compréhension, ne serait-ce que visuelle de l’apparence de ces femmes.

Les nombreux produits dérivés que l’on peut en trouver témoignent de l’intérêt qu’elles suscitent en occident. Ces images commerciales et leurs diffusions à grandes échelles sont la cause des perceptions faussées que l’on peut trouver. La justesse des représentations est malheureusement minoritaire, les images traduisant une forme de fascination, de désir ou de romance étant bien plus nombreuses et plus intéressantes d’un point de vue commerciale.

Le mot de la fin

Les Geishas vivent dans un milieu hiérarchisé et secret. Ce dernier est régi par des traditions et des codes historiques très stricts. Elles ont vécu pendant longtemps dans les mêmes quartiers que les Yûujo, qui s’apparentent davantage à des courtisanes.

La distinction entre une geisha et une courtisane peut s’avérer délicate pour les occidentaux, qui tendent à la confondre. Nous pouvons relever deux phénomènes qui s’opposent en occident : d’abord, il y a la nippophilie, c’est-à-dire l’admiration de la culture japonaise. Ensuite, la nippophobie, son contraire qui traduit un mépris pour cette culture. Bien-sûr, certains présentent une indifférence ou un manque de connaissance face au Japon. L’image de la Geisha peut apparaitre comme un objet de divertissement, comme une simple courtisane ou encore comme un mythe à part entière. Une telle personnification de la féminité n’existe pas dans les cultures occidentales.

Cette dernière est donc comparée à ce que nous connaissons, c’est-à-dire à la figure d’une courtisane, des codes sociaux et historiques que nous possédons. La diffusion d’images de masse sur les réseaux sociaux et à travers les films témoigne d’une forme d’appropriation culturelle, qui tend à déformer la réalité sur le monde des Saules et des Fleurs.


Bibliographie & Sitographie

[Long métrage] Ghost in the Shell, Ruper Sanders, Paramount Pictures, Etats-Unis, 106 min, 2017.

[Long métrage] Mémoire d’une Geisha, Rob Marshall, DreamWorks, Etats-Unis, 145 min, 2005.

[Émission radio] Épisode 3 : Les femmes japonaises, tradition, modernité et féminisme, La Fabrique de l’Histoire, Emmanuel Laurentin, France Culture, 53 min, 2018.

[PDF] Le crépuscule des geishas, D. du Castel, F. Daudier, C. Estèbe , Paris, ed. Marval, 2002.

[PDF] Teaching Geisha in History, Fiction, and Fantasy, Jan Bardsley, The University of North Carolina at Chapel Hill, Vol XVII, N° 2, 2010.

[Livre électronique] SAVOY Bénédicte, Objets du désir, désir d’objets : Leçon inaugurale prononcée le 30 mars 2017, Paris, Collège de France, 2017

[Livre électronique] BOIDY Maxime, Chapitre 6. Signification, pouvoir, désir, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, Libre cours, 2017.

[Livre électronique] BUTEL Jean-Michel, Une définition de l’amour selon des « divinités lieuses » campagnardes : les dôsojin, divinités ancestrales des chemins, Ebisu, n°20, 1999.

[Livre électronique] ELISSEEEFF Danielle, Un étrange espace de liberté, Les Dames du Soleil-Levant. Japonaises d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Stock,1993.

[Livre électronique] KODAMA Sylvain, Aux origines de la présence japonaise dans la danse en France, Repères, cahier de danse, 2018.

[Livre électronique] PAZO José, La beauté et la mort au Japon, L’en-je lacanien, 2011.

[Livre électronique] PELLETIER Philippe, La Fascination du Japon : C’est le pays des geishas, sous la direction de Pelletier Philippe, Paris, Le Cavalier Bleu, Idées reçues, 2018.

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